Thérapie.
THERAPIE
Aussi, je rêve beaucoup.
Je le sais, même si je ne me souviens jamais de mes rêves.
Je sais que je rêve.
Je le sais parce qu’au réveil, il y a comme un écho, vous voyez ?
Quelque chose de lointain. Mais rien n’est jamais clair. Rien n’est jamais précis, mais je sais que j’ai rêvé.
Il y en a un, quand même, qui est récurent.
Il… euh… je rêve que je trompe ma femme.
Je ne sais pas, d’ailleurs… Je ne dirais pas tromper. Ce n’est pas tromper-tromper, c’est… c’est autre chose. Je rencontre quelqu’un… Une femme, parfois blonde, parfois brune… Vous savez, elle… On ne consomme jamais, si je puis dire… En fait, on est… on marche, elle et moi, dans la rue et on se dit, « je peux pas aller chez toi, tu peux pas venir chez moi » parce que… parce qu’on est pris. Donc on marche et on ne fait rien. On marche et on est juste… comme perdu.
Je culpabilise parce que j’aime ma femme. Nous avons de très bons rapports, elle et moi. Nous sommes mariés depuis plus de vingt ans. Notre relation est très saine. Elle fait ses trucs de son côté, moi aussi. Il y a un peu d’usures, évidemment, mais on se retrouve tous les soirs pour dîner.
Bref,
Il y a un autre rêve, également.
Je ne l’ai fait qu’une seule fois, celui-là ; quelques jours après la mort de mon père.
Je marchais dans une rue qui montait un peu. Il pleuvait. Il y avait des maisons en colombage, avec des porches sculptés. Des gargouilles en surplomb, aussi. C’était peut-être Rouen. Je me dis que c’était peut-être Rouen parce que c’est une ville que je connais bien. J’y ai vécu avec mes parents. Longtemps. Quinze ans, je crois, quelque chose dans le genre.
Il faisait sombre. Tout était éteint autour de moi, à l’exception d’une boutique qui faisait un angle, une sorte de pharmacie. Je suis entré et il y avait un gars, habillé avec une blouse blanche, un costume, une cravate. Il se tenait debout derrière une large vitrine en verre. Il examinait quelque chose dans un microscope. Il avait l’air très concentré, très tendu, alors je ne disais rien, je ne bougeais pas, de peur de le déranger. Au bout d’un moment, il a levé les yeux sur moi et…
Il n’était pas content que je sois là.
Il m’a engueulé « qu’est-ce que vous faites là ? Comment vous êtes arrivé jusqu’ici ? Je ne vous ai pas donné la permission d’entrer. »
Puis, il m’a demandé ce que je voulais et comme je ne trouvais rien à dire parce que, comme je vous le disais, j’étais paralysé, il m’a dit : ─ bon, puisque vous êtes là, je vais prendre 5 minutes. Restez ici, ne bougez pas, ne touchez à rien, et si le téléphone sonne, SURTOUT, ne décrochez pas !
Il est sorti sans un mot de plus, son paquet de cigarettes à la main et je me suis retrouvé tout seul dans sa boutique.
Après son départ, le téléphone a sonné — longtemps — mais je n’ai pas décroché, comme il m’avait demandé.
C’était très angoissant, vous savez, un téléphone qui sonne dans le vide.
Je déteste ça.
Et puis, le silence est revenu. Et là, je ne sais pas pourquoi, mais je suis passé derrière la vitrine. J’ai regardé dans le microscope. Je ne sais pas vraiment ce que j’ai vu, mais c’était horrible. C’était quelque chose qui grouillait, comme des insectes, des cafards, ce genre de saloperies. J’ai eu un haut-le-cœur tellement c’était dégueulasse. Le gars est revenu pile à ce moment. Il s’est mis en colère.
« De quel droit vous regardez mes trucs ? Blablabla… »
J’ai essayé de me justifier, mais mes arguments étaient vraiment… faibles. Il est passé à côté de moi, il m’a bousculé au passage et il a repris sa place derrière son microscope. Il est resté silencieux un moment. Et puis, il s’est comme adouci. Il m’a demandé si j’avais aimé ce que j’avais vu. Je lui ai répondu « je ne sais pas ce que j’ai vu » et il m’a alors dit « c’est normal, vous n’êtes pas taillé pour ce genre de chose. »
Ça m’a vexé, je crois.
J’ai tourné les talons et je suis parti.
Et j’étais sur le seuil de la porte quand il m’a dit un dernier truc : « Au fait, sachez que votre père ne vous aimait pas, pas autant que vous le pensez, en tout cas. »
C’est là que je me suis réveillé.
Voilà.


